Un artiste designer s’empare du palais Lascaris, joyau baroque de Nice, et y installe sa vision. En apparence, une simple exposition. En réalité, une question brûlante sur le sens de la rencontre entre création vivante et patrimoine figé.
Il y a quelque chose de légèrement provocateur — et c’est tant mieux — à introduire l’œuvre d’un artiste contemporain dans un palais du XVIIe siècle. Le palais Lascaris, à Nice, avec ses plafonds peints, ses tapisseries flamandes et ses salons qui semblent attendre encore le retour de quelque aristocrate génois, n’est pas un lieu neutre. C’est un lieu de poids, de mémoire, de silence habité. Y faire entrer Coun, artiste designer dont l’univers visuel tranche avec l’ordonnancement baroque du lieu, c’est mettre le feu à la poudre — ou, pour le moins, allumer une flamme qu’on espère révélatrice.
**Le choc des époques comme méthode**
Reprenons. Coun n’est pas un inconnu dans les cercles où l’on s’intéresse à la création française contemporaine. Son travail mêle design, arts plastiques et une certaine philosophie du regard : comment voit-on un objet ? Comment une forme dialogue-t-elle avec l’espace qui l’accueille ? Ces questions, en apparence esthétiques, sont en réalité profondément politiques — au sens étymologique du terme, celui qui concerne la vie en commun et la manière dont une société choisit de s’entourer. Et c’est précisément là que l’exposition au palais Lascaris prend une dimension inattendue. Car installer une œuvre contemporaine dans un monument historique, ce n’est pas seulement une décision curatoriale. C’est un acte de discours. Cela dit quelque chose sur la façon dont une ville — Nice en l’occurrence — entend gérer son héritage. Le patrimoine : doit-il rester un mausolée visitable le dimanche matin, ou peut-il devenir un laboratoire vivant ? **Le patrimoine : trésor ou prison dorée ?** La France possède l’un des patrimoines architecturaux les plus denses du monde. Des milliers de monuments classés, des centaines de musées, des dizaines de palais et d’hôtels particuliers ouverts au public. C’est une richesse considérable — et un poids considérable aussi. Car entretenir ces bâtiments coûte des sommes astronomiques, et la question du sens, de la fonction, de la légitimité de ces lieux dans la vie culturelle contemporaine se pose avec une acuité croissante. On peut choisir la voie du conservatoire : tout préserver, tout maintenir dans son état d’origine, interdire toute intrusion du présent. C’est rassurant, c’est propre, c’est mort. On peut choisir la voie inverse : tout moderniser, tout transformer, faire table rase. C’est dynamique, c’est risqué, c’est souvent vain. Ou bien on peut tenter une troisième voie, plus exigeante, plus inconfortable : le dialogue. Faire se parler les époques sans que l’une écrase l’autre. C’est ce que tente, à sa manière, l’exposition Coun à Lascaris. Et le résultat mérite qu’on s’y arrête…
Par Jean-Baptiste Giraud
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